La légende Chris Eubank Sr.

Publié par

Christopher Livingstone Eubanks, connu sous le nom de Chris Eubank, n’est pas seulement une incarnation du ridicule aux yeux du public de boxe, ou une sorte de mème. Il était un véritable guerrier, d’une valeur réelle, et cela doit être rappelé comme il se doit.

Eubank est né à Dulwich, dans le sud de Londres, mais sa famille a déménagé en Jamaïque peu après sa naissance. Il est retourné au Royaume-Uni à l’âge de six ans et est allé à l’école à Peckham. Au lycée, il a été suspendu 18 fois en un an avant d’être expulsé à cause d’une bagarre. Eubank affirme qu’il a protégé d’autres enfants contre des brutes. Plus tard il a déménagé dans le South Bronx à New York pour vivre avec sa mère où il a travaillé pour surmonter une dépendance à la drogue et à l’alcool, avant de commencer à s’entraîner quotidiennement un peu partout là où il pouvait.

Lors d’un combat hors de Brighton, Eubank a surgi du néant pour la première fois en novembre 1990 avec la destruction de son compatriote, le talentueux invaincu et non moins guerrier Nigel Benn, qui était sans doute le combattant le plus destructeur de la division. Leur combat au poids moyen est souvent mentionné comme l’un des matchs les plus épiques de tous les temps. C’était une véritable guerre d’usure. Cela montrait qu’il y avait plus que des singeries chez le truculent Eubank que ce que l’on voyait de lui. Le saltimbanque toujours vêtu comme un prince avec des habits fantaisistes aux tons bariolés pouvait vraiment se battre.

thompson-vs-eubank-2-34g0a

Eubank a très vite accepté d’endosser le rôle à la fois de pitre et du méchant roi de la pantomime. Il s’est rendu compte que le client paierait le gros prix à la billetterie ou aux tourniquets dans l’espoir de voir un champion fantasque et arrogant invaincu tomber de son perchoir, en sang, face contre la toile.

Il faut rappeler que sa défense du titre WBO contre le beau gosse glamour Gary Stretch, à Londres un jeudi soir d’avril 1991, a attiré plus de 12 millions de téléspectateurs sur ITV au Royaume-Uni. C’est plus que ce que contiennent en population des pays entiers comme le Portugal, la Suède ou la Tunisie. Sa prochaine défense contre Michael Watson, toujours à Londres, a captivé cette fois 14 millions de foyers, et la défense qui a suivi, un combat retour tragique avec le malheureux Watson, également à Londres, a conquis 16 millions de Britanniques.

Le combat pour le titre de Barry McGuigan, ou celui de Frank Bruno face à Mike Tyson, avaient attiré une audience similaire, mais seul Muhammad Ali pouvait égaler et dépasser les chiffres de Chris Eubank. Aucun combattant depuis n’a pu avoir le même impact, pas même Joshua qui traine loin derrière.

Eubank n’était pas le meilleur combattant, de son propre aveu, même s’il débarque dans l’arène en fondant la foule sous le célèbre clip de Tina Turner « Simply The Best », défiant la foule avec son regard de cinglé, avant de sauter par-dessus les cordes et de tapoter ses gants, ou de rester simplement debout, immobile, pendant que 45 mille fans hurlent frénétiquement à en gerber les poumons. On peut dire qu’en matière d’aura, il en avait une Chris Eubank. Il a passionné des familles entières certains samedis soirs, pas seulement les fans de boxe.

15 millions de téléspectateurs au Royaume Uni ont regardé son premier combat après la tragédie de Watson, son premier retour à Birmingham à l’époque depuis le tristement célèbre triomphe de Nigel Benn. Watson a enduré un coma de 40 jours, six chirurgies du cerveau et des années de rééducation pour être en mesure de vivre sa vie aussi « normalement » que possible après leur combat pour le titre WBO des super-moyens en 1991.

Depuis son affrontement contre Benn, Eubank n’a plus quitté les écrans de télévisions, que ce soit comme invité dans des émissions de divertissement ou durant les flashs infos. Il était toujours là. Aucun sportif n’a jamais reçu la même attention. A la suite de sa revanche avec Benn qui s’est soldée par un match nul, il a signé un contrat télévisé alors sans précédent avec Sky, qui lui aurait rapporté 10 000 000 £ [plus de 11 million d’€] en 1994.

C’est possible qu’Eubank ait été gâté quand on considère que lorsqu’il a finalement perdu le «0» sur sa fiche au profit de Steve Collins en Irlande, cela a fait la Une de tous les journaux nationaux dans l’ère pré-Internet et pré-médias sociaux. Pourtant, Roy Jones Jr., largement considéré comme le meilleur combattant livre pour livre de la planète et dans la même division qu’Eubank et Collins, et qui venait de gagner contre Antoine Byrd en mars 1995, n’a pas eu le moindre entrefilet dans la presse britannique ni même été mentionné dans un flash télé, bien que les combats se soient déroulés la même nuit.

De même, après ses efforts courageux pour tenter de remporter la couronne WBO des cruiserweights le 18 juillet 1998 dans son match revanche avec Carl Thompson, Eubank a été photographié en première page de News of the World, tandis que Jones Jr., qui se battait également en Floride ce 18 juillet 1998, son nom n’a même pas été cité dans la section sport, alors qu’il venait de gagner contre Lou Del Valle, contrairement à Eubank qui venait de perdre contre Thompson. C’est le Royaume Uni.

Mais à quel point le combattant Eubank était-il vraiment bon? Ronnie Davies, qui a formé Eubank à partir de 1988 [Eubank a bizarrement affirmé que Davies n’était qu’un «employé comme surveillant»], a soutenu qu’Eubank était en deçà de son potentiel. Pour Davies, il n’y avait certainement aucun homme sur terre né de sa mère avec lequel vous préféreriez être acculé dans une ruelle sombre tellement il faisait peur, mais il était erratique avec sa prise de poids, allant souvent dans un combat épuisé à la limite du possible. Du coup, toujours selon Davies, une grande partie des plans de match consistait à réfléchir à comment Eubank pouvait conserver son énergie. Brendan Ingle, après les performances désastreuses d’Eubank contre Carl Thompson, a déclaré qu’Eubank s’était « saboter la carrière tout seul tout au long alors qu’il aurait pu être le combattant de la décennie. »

En 1985 à Atlantic City, alors qu’il était encore au lycée aux États-Unis et avec un titre du NY Spanish Golden Gloves à son actif, le manager bien-aimé d’Eubank, Adonis Torres, lui a acheté de toutes nouvelles chaussures de boxe Adidas et l’a entraîné pendant trois heures à New York. Il a ensuite promis à l’adolescent Eubank de l’emmener chez McDonald sur le chemin du retour s’il gagnait. Après quatre victoires en quatre tours pour la plupart contre d’anciens vainqueurs des Golden Gloves de Pennsylvanie qui faisaient leurs débuts professionnels, pendant qu’il mangeait son BigMac, Torres a regardé Eubank dans les yeux et lui a dit de se concentrer d’abord sur son diplôme pour s’inscrire à l’université, car pour lui il n’était plus tout à fait sûr qu’il réussirait un jour en boxe.

Torres est mort en 1987 et Eubank est retourné chez lui en Grande-Bretagne. Il a fait le tour des promoteurs londoniens, assis dans les halls en attendant d’être vu. Il était rejeté par tout monde. Personne ne voulait de lui. Il a été contraint de se battre avec un préavis de quelques heures pour se nourrir et trouver du travail en tant que sparring partner. Mais en 1989, il a tout chamboulé en battant Anthony Logan, favori des fans et qui avait donné du fil à retordre à Benn quelques mois auparavant, détruisant au passage les plans d’une revanche entre Benn et Logan. La planète boxe était ahurie.

Il est ensuite tombé sur l’imprésario Barry Hearn [le père d’Eddie Hearn] aux Championnats du monde de billards de 1989, alors qu’il servait de partenaire d’entraînement pour Herol Graham. Eubank a signé presque sur-le-champ lorsque Hearn a remarqué « quelque chose de très spécial chez ce garçon. »

Prime-Eubank-444-620x468

Se battant souvent sans se baisser, avec un jeu de jambes très particulier, Eubank était un contre-perforateur semblable à un serpent avec ses attaques bondissantes. Il ratait rarement un coup de poing. Il réussissait des tirs courts et nets en affichant un instinct de tueur vicieux pour arrêter ses adversaires. Il a semblé perdre cet instinct après la blessure de Watson, et le guerrier Nigel Benn l’a forcé à se battre de manière plus conventionnelle.

Au moment où il a combattu Malinga, Eubank était devenu un combattant derrière un double jab très impressionnant, un excellent package général dans le ring, dont un mouvement latéral bluffant dans les deux sens. Il préférait attendre pour accumuler six cartouches avant de les tirer sur sa cible puis reculer en restant à l’écart, narguant le public, ou tourner simplement le dos et marcher le menton en l’air comme si le combat n’avait pas encore commencé.

«Le maître de la maîtrise de la corde raide», c’est ainsi qu’il se décrivit un jour. Une exception cependant, durant son excellente victoire sur Graciano Rocchigiani à Berlin. A la surprise générale, Eubank a jeté le double des coups de poing qu’a lancé l’Allemand, le matraquant et le manoeuvrant toute la nuit devant une foule aussi hostile qu’on pourrait l’imaginer.

Eubank avait des coups de poing individuels à couper le souffle dans son arsenal, des uppercuts parfaits avec l’une ou l’autre main. Ses coups étaient très souvent admirablement chronométrés. Cependant, il n’a pas réussi à les rassembler de manière cohérente. Une ou deux fois en 12 rounds, il pouvait lancer la rafale la plus flashy, mais souvent, il faisait simplement sa petite promenade pour respirer.

Ce qu’il possédait sans aucun doute était un menton phénoménal et une grande aptitude générale, une force naturelle et une résistance mentale extraordinaire. Il a également montré un très bon «radar» défensif dans le ring, semblant avoir ce talent de bouger la tête de quelques millimètres pour éviter les balles.

Ses adversaires le croient fatiguer mais il était capable de lancer de gros coups de poing dans les rounds de championnat dans un combat très dur – une capacité rare. Qui peut oublier la gifle que lui a administrée son entraîneur Ronnie Davies avant le 10ème tour contre Collins, puis qu’il s’est levé et a tout de suite renversé son adversaire. Ou cette droite qui a failli achever Calzaghe avant la sonnerie de la cloche finale, alors qu’il était à un an de prendre sa retraite.

gettyimages-830008314-1024x1024
The bloodied face of British boxer Chris Eubank after the fight at the Nynex Arena in Manchester, where he lost the WBO Cruiserweight title on points to Carl Thompson. (Photo by Sean Dempsey)

Dans l’ensemble, sa fiche de 45-5-2 face à une opposition aussi élevée que les anciens, les actuels ou de futurs champions du monde comme Nigel Benn (x2), Sugar Boy Malinga, Lindell Holmes, Graciano Rocchigiani, Steve Collins (x2), Joe Calzaghe et Carl Thompson (x2), est très respectable.

Eubank s’est battu également contre des prétendants très réputés dans l’industrie comme Michael Watson et Tony Thornton, ainsi que face aux Américains les plus évités comme Ron Essett (qui a battu Frank Tate en 1984) et Dan Schommer (qui a vaincu Virgil Hill également en 1984) devant un grand public en Afrique du Sud, ou le champion d’Europe Ray Close qu’il a combattu deux fois dans son propre jardin à Belfast et qu’il a fini par vaincre dans une revanche après un premier match nul. Sans oublier les anciennes stars amateurs invaincues, Dan Sherry et Gary Stretch dans ses premières défenses. Sherry a battu le numéro un mondial Orestes Solano. Quant à Stretch, un gars compliqué à boxer, il avait atteint un record amateur de 67-0, avant d’être assommé par George Collins en un tour.

L’excentrique Chris « Simply the Best » Eubank a offert à la boxe britannique et au monde de belles nuits à la fois excitantes, réjouissantes et hilarantes. Il mérite une distinction dans l’IBHOF. (International Boxing Hall of Fame.)



Articles recommandés / les plus lus :

A LIRE : La boxe déshonorée : Seniesa Estrada vs Miranda Adkins [vidéo] [01/08/2020]

A LIRE : L’histoire de Michael Bentt, le sympathique Roi oublié des poids lourds [13/07/2020]

A LIRE : Pacquiao / Mayweather: Qui a eu la meilleure carrière? [30/05/2020]

A LIRE : Sugar Ray Leonard discute de son combat contre Marvin Hagler [14/05/2020]

A LIRE : Quinze ans après, Ricky Hatton se souvient de sa bataille avec Kostya Tszyu [29/04/2020]

A LIRE : Julian Jackson / Gerald McClellan: parcours croisés de deux des plus durs cogneurs que la boxe ait connus [28/04/2020]

A LIRE : Callum Johnson: « Artur Beterbiev est un monstre de la nature. Il battra Dmitry Bivol » [17/04/2020]

A LIRE : [Vidéo] L’histoire de la division poids lourd avec Emanuel Steward [15/04/2020]

A LIRE : Teddy Atlas sur Andy Ruiz: « Le poids n’était pas la cause de sa perte contre Joshua » [09/04/2020]

A LIRE : Artur Beterbiev vs Dmitry Bivol: l’analyse d’Andre Ward [02/04/2020]

A LIRE : Les cinq victoires les plus impressionnantes de Joe Calzaghe [01/04/2020]

A LIRE : Une carrière bâtie sur le succès: l’histoire d’Abel Sanchez [30/03/2020]

A LIRE : Canelo Alvarez reviendra-t-il chez les mi-lourds pour affronter un animal comme Artur Beterbiev? [28/03/2020]

A LIRE : Suspicion de dopage: Un fermier affirme que l’équipe de Tyson Fury lui aurait offert de l’argent pour mentir [15/03/2020]

A LIRE : Canelo Alvarez vs Billy Joe Saunders le 2 mai – Aperçu [06/03/2020]

A LIRE : Effrayés par la dernière performance de Jorge Linares, les Garcia père et fils se dégonflent [vidéo] [03/03/2020]

A LIRE : Les plus grandes trilogies dans l’histoire de la boxe [02/03/2020]

A LIRE : La légende de la boxe, Roman Gonzalez, évacue Kal Yafai avec un coup de marteau [vidéo] [01/03/2020]

A LIRE : Deontay Wilder doit effacer de sa tête l’idée même d’une trilogie avec Tyson Fury [vidéo full fight] [23/02/2020]

A LIRE : Tyson Fury STOP Deontay Wilder au 7ème. Wilder devrait oublier la trilogie [vidéo full fight] [23/02/2020]

A LIRE : Tyson Fury TKO Deontay Wilder au 7ème round [vidéo full fight] [23/02/2020]

A LIRE : Wilder & Fury II : insultes et révélations durant la conférence de presse [vidéo] [20/02/2020]

A LIRE : Jorge Linares a écrasé Carlos Morales en 4 rounds [vidéos] [15/02/2020]

A LIRE : Deontay Wilder vs Tyson Fury II : faire des prédictions en boxe, c’est amusant [13/02/2020]

A LIRE : Le style post-mexicain, une boxe véritablement mondiale, arrive [12/02/2020]

A LIRE : Clay Collard vs Raymond Guajardo: le round de l’année [vidéo] [03/02/2020]

A LIRE : « Tyson Fury n’est pas le champion linéaire, dit Michael Buffer, ce truc est un non-sens » [1/02/2020]

A LIRE : Canelo Alvarez vs Ryota Murata le 23 mai au Saitama Super Arena, et non le 2 mai [31/01/2020]

A LIRE : L’opprimé Jeison Rosario a détruit le champion Julian Williams [Full fight] [19/01/2020]

A LIRE : Edwin Rodriguez vs Michael Seals, grosses fusillades et KO à la pelle [vidéo] [18/01/2020]

A LIRE : Tyson Fury physiquement méconnaissable [18/02/2020]

A LIRE : Alejandra Jimenez bat Franchon Crews-Dezurn dans un combat fou et appelle Claressa Shields [Full fight] [14/01/2020]

A LIRE : Ryan Garcia veut se mesurer à Jorge Linares le 2 mai [11/01/2020]

A LIRE : Yuniel Dorticos, le KO de l’année 2019? Les autres KO mémorables de l’année [09/01/2020]

A LIRE : Katie Taylor vs Delfine Persoon : le vol de l’année 2019 [vidéo] [07/01/2020]

A LIRE : Ryan Garcia insiste auprès de Gervonta Davis [5/01/2020]

A LIRE : Tyson Fury vs Deontay Wilder II – Point de vue [4/01/2020]

A LIRE : Manny Pacquiao, le premier boxeur à détenir des titres mondiaux durant 4 décennies [03/01/2020]

A LIRE : Les poids lourds encore à l’ombre mais à ne pas perdre de vue en 2020 [27/12/2019]

A LIRE : Ray Mancini: « Canelo doit battre GGG pour être n°1 » [07/12/2019]

A LIRE : Le talentueux Oleksandr Gvozdyk n’a eu aucune chance face à un Beterbiev méthodique, déteminé et sans pitié [vidéo] [10/10/2019]

A LIRE : Un mort, une vie brisée et la boxe à jamais changée : Mancini – Kim, histoire d’un drame [16/01/2019]

A LIRE : McGregor affirme que Mayweather sera malmené le 26 août [15/07/2017]

A LIRE : La traversée du désert de Djamel Dahou, un champion de boxe sacrifié par son pays, malgré les victoires [01/06/2017]

A LIRE : Le jour où le prix Nobel de la boxe à rencontré le lauréat du prix Nobel de littérature [24/05/2017]

186 commentaires

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s