Marcel Cerdan vs Jean-Paul Sartre

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Laissons à Marcel Cerdan le soin de le raconter :

Mardi 12 janvier 1947, j’ai reçu ce matin rue Gambetta à Boulogne la visite d’un drôle de type, la petite quarantaine, qui louchait et qui perdait ses cheveux. Il m’a dit : « Je suis Jean-Paul Sartre. » Je ne l’avais jamais rencontré, et je m’attendais à tout, sauf à un type comme lui.

Il m’a demandé si j’étais bien Marcel Cerdan, et il a ajouté : « C’est idiot, je sais bien que c’est vous, j’ai déjà vu des photos. »

Il est resté sans rien dire un moment, et il s’est repris : « Bon, je viens vous voir pour une bonne raison et j’irai droit au but. J’aimerais apprendre la boxe. J’ai une lettre d’introduction d’Albert Camus, si vous voulez.

Le jour où le prix Nobel de la boxe à rencontré le lauréat du prix Nobel de littérature

Marcel Cerdan poursuit :

Sartre a commencé à fouiller dans ses poches.

– Non, non, ce n’est pas la peine. Vous savez, je n’ai pas d’élèves.

– Si vous voulez, en échange, je vous enseigne l’existentialisme.

– C’est quoi ?

– C’est un humanisme.

– D’accord, j’ai dit. Tope-là.

Et Jean-Paul m’a tapé dans la main. Ça a fait un petit bruit mou. Question boxe, on part de zéro.

– Je suis venu avec mes gants, a ajouté Jean-Paul. Et un maillot de laine que m’a tricoté Simone. On peut commencer tout de suite. Je sais qu’Edith vous a installé une salle d’entraînement.

– Vous connaissez Edith ?

– Vous connaissez sa chanson Mylord ? demande Sartre.

– Non.

– C’est normal, elle ne la chante pas encore. Mais croyez-le ou pas, Mylord, c’est moi.

– Ah bon, s’étonne Cerdan.

– On y va ? a fait Sartre, j’ai mangé léger.

– Si vous voulez. Vous êtes plutôt poids mouche, poids coq, ou poids plume ?

– Je ne sais pas. C’est quoi la différence dans tout ça ?

– Poids mouche, c’est moins de 50,802 kg, poids coq, ça va jusqu’à 53,524 kg, poids plume, jusqu’à 57,153 kg, poids…

– Oui, bon, d’accord, j’ai compris. Je suis poids coq. Mais si ça pouvait rester entre nous.

– OK. Vous connaissez les règles de la boxe ?

– A peu près : c’est un sport de combat consistant à opposer deux adversaires qui combattent à coups de poings. Le but premier de chaque participant consiste à frapper la face et le torse de Raymond Aron de manière à le mettre à terre plus de dix secondes.

– Raymond Aron ? C’est qui ?

– C’est sans importance. Je connais les règles, c’est ça qui compte.

– D’accord. Vous avez des gants ?

– Oui. J’aime bien mettre des gants. A cause des « mains sales. »

Il a cligné de son bon œil comme si c’était une blague. J’ai hoché la tête :

– Vous êtes déjà monté sur un ring ?

– Non. Jamais.

– Bon, allons-y alors.

Quand Sartre a voulu se glisser entre les cordes, il s’est pris les pieds et il est tombé la tête la première. Il y a eu un bruit de verre brisé.

– Ça va ? j’ai demandé.

– Oui, mais j’ai cassé mes lunettes. On ne peut pas se battre.

– C’est dommage. Mais de toute façon, on n’aurait pas pu faire de combat si vous aviez gardé vos lunettes.

– Ah bon ? Je l’ignorais. J’ai une heure devant moi. J’ai rendez-vous tout à l’heure avec Julliard. Je voudrais être en forme.

– Vous avez bien appris les positions et la garde ?

– Oui, la garde confère autorité et non supériorité. Vous voyez. On peut y aller ?

– Vous êtes sûr ?

– Oui. Je n’ai pas peur de la douleur. La douleur, c’est le vide.

– OK. Je vais tenter un uppercut.

– Oui, je sais, j’ai relu mes notes : l’uppercut précède le direct. L’enfer, c’est les directs.

– Vous êtes vraiment prêt ?

– Oui.

Je l’ai cru, et j’ai cogné, pas trop fort. Il n’a rien senti du tout et je l’ai envoyé droit dans le poteau du coin. Quand il s’est réveillé, il a dit :

– L’uppercut est un humanisme.

– Vous êtes sûr que ça va, Jean-Paul ?

– Oui. La vie, c’est une panique dans un ring en feu.

Il était tellement sonné qu’il ne louchait plus.

– Vous ne voulez pas que j’appelle pour annuler votre rendez-vous avec Julliard ?

– Non, non. J’ai un peu la nausée mais ça va. Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces.

– Vous ne voulez pas qu’on fasse simplement de l’échauffement ?

– Non, je veux qu’on se batte.

– Je peux vous apprendre le crochet, alors.

– Non, le crochet, je le connais déjà. J’en fais avec Simone, ça nous détend. De toute façon, je n’ai pas mes aiguilles.

– Jean-Paul, le crochet, c’est aussi un coup d’attaque à la boxe.

– Ah ? Alors d’accord.

– Vous voulez que je vous montre celui que j’ai utilisé contre Anton Raadik en mars 46, ou plutôt celui contre Krawczyk en mai dernier ?

– Euh ? Plutôt le premier.

– Vous êtes prêt ?

– Je suis prêt.

Quand Sartre s’est réveillé, je lui ai demandé s’il ne voulait pas décommander son rendez-vous avec Julliard.

– Je dois fonder Les Temps modernes, mais ça peut attendre l’année prochaine.

– Je crois que ce serait mieux, vous n’êtes pas en état, observe Cerdan.

– Vous avez sans doute raison.

– Et l’existentialisme ? Vous pouvez m’en dire plus ?

– L’homme est condamné à être libre. C’est ce qu’il y a à retenir.

– C’est tout ?

– C’est tout. Vous voulez que je vous répète la phrase ?

– Non, non, je m’en souviendrai.


[Je n’ai jamais revu Jean-Paul Sartre. Je l’ai entraperçu à un concert d’Edith, quelques mois plus tard, mais il a fait semblant de ne pas me reconnaître. C’est dommage, il aurait dû persévérer. Il avait un assez bon jeu de jambes.

cerdan-piaf

Sources: LibertéPhilo

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